
« L’équilibre entre vie professionnelle
et vie privée pour les hommes et les femmes en Europe
– Portrait de l’Allemagne »
Thomas Gesterkamp
Bruxelles,
le 6 février 2006
Adresse du conférencier :
Dr Thomas Gesterkamp, Theodor-Schwann-Str. 13, 50735 Köln
Téléphone/Fax : +49 221-7604899
E-mail : thomas.gesterkamp@t-online.de
Bonjour, je travaille à Cologne comme journaliste et
auteur sur les questions du ‘gender’ et les thèmes
de politique familiale. Je m’intéresse tout particulièrement
à la question de savoir comment les hommes et pères
essaient de mieux maîtriser la «Work-Life-Balance».
Le partenaire allemand du projet européen ‘Gender-Check’
s’appelle «Arbeit und Leben» (Travail et
Vie). Que la paire d’antonymes pour Work et Life, pour
travail et vie, aie donné son nom à un organisme
de formation allemand proche des syndicats, n’est pas
un hasard. Dans l’histoire des mouvements ouvriers –
et aussi dans les débats de la sociologie de l’industrie
– la ‘vie’ a toujours été
considérée comme quelque chose qui commençait
au-delà du travail salarié. Si on pense aux
conditions dans lesquels les ouvriers des mines et de la sidérurgie
ont gagné leur pain au XIXe et XXe siècles,
ce n’est certainement pas tout à fait faux. Cependant
je trouve qu’opposer travail et vie est problématique
au moins pour le XXIe siècle.
Car
le travail salarié est une partie de la vie, et même
une partie très importante – « l’axe
de la manière de vivre » comme l’appellent
les sociologues. La profession et le temps libre ne sont plus
nettement séparables pour de plus en plus de personnes
– les scientifiques appellent cela la ‘disparition
des limites’ (Entgrenzung). Une partie de cette conférence
tient déjà compte de ceci du fait qu’on
y parle plus d’un équilibre entre le travail
et la vie, mais entre la vie professionnelle et privée.
Dans l’un de mes livres je vais encore plus loin et
parle de ‘l’équilibre entre travail et
amour’. Je choisis le terme d’amour parce que
l’on peut aimer non seulement son partenaire, ses enfants
et ses amis, mais aussi son travail. Et j’ai l’impression
que de plus en plus de gens le font, surtout dans les professions
modernes des services – et de plus en plus de femmes.
Une étude autrichienne actuelle parle même d’une
‘érotisation de l’emploi’ : des scientifiques
viennois ont décrit dans celle-ci comment des managers
chargent leur profession d’émotions tandis qu’en
même temps ils objectivent leur famille et la considère
comme, je cite, « une pure entreprise de services et
d’élevage d’enfants » – un
renversement total des anciens classifications du monde en
travail rationnel et en vie privée chargée d’émotions.
Au
vu du temps limité, je voudrais m’en tenir à
quatre points. Premièrement je voudrais faire une brève
esquisse de la situation en Allemagne, des conditions institutionnelles
d’un équilibre entre vie professionnelle et privée
– avant tout dans la politique familiale. Deuxièmement
je vais aborder la question de savoir si les hommes allemands
recherchent un nouvel équilibre au-delà des
rôles traditionnels des sexes et comment ils le font.
Troisièmement je vais examiner sous quelle forme les
syndicats allemands s’occupent de la question du ‘gender’
– et comment ils essaient d’ancrer celui-ci dans
le monde du travail. Quatrièmement et en conclusion
je vais faire le bilan : Quelles perspectives y-a-t-il pour
une Work-Life-Balance réussie ?
1)
L’Allemagne a, comparativement aux autres pays, un taux
de fécondité faible avec un peu plus de 1,3
enfants par femme – et cette question démographique
prend de plus en plus d’importance dans les débats
politiques. Il existe quelques pays avec des taux semblables,
mais avec une différence importante : En Italie par
exemple, environ 90 % des femmes sont mères, en Allemagne
par contre un tiers des femmes est sans enfant. En Italie
la famille avec un enfant est plus répandue tandis
qu’en Allemagne il y a un grand écart entre les
familles avec plusieurs enfants d’un côté
et les couples sans enfant et les personnes seules de l’autre.
Ceci a des conséquences sur la marge d’action
des entreprises pour un équilibre réussi –
par exemple si les parents peuvent s’attendre à
être compris sur leur lieu de travail par leurs supérieurs
et collègues quand il s’agit des obligations
familiales et privées.
Du
point de vue de la politique familiale, l’Allemagne
est un pays conservateur, encore aujourd’hui marqué
par les réglementations établies après
la deuxième Guerre mondiale par les Chrétiens
démocrates alors longtemps au pouvoir. L’élément
le plus important est le transfert financier direct aux familles
qui a priorité sur les institutions publiques de prise
en charge. Une répartition privée du travail
sexuellement hiérarchisée est favorisée
– ‘soutien de famille unique plus femme au foyer’
– ou ‘soutien principal de famille plus femme
qui fait des à-côtés’ – entre
autre par le système de péréquation fiscale
des revenus du couple et la prise en charge par les assurances
des membres de la famille n’exerçant pas ou peu
d’activité professionnelle.
Des
clichés archaïques tenaces jouent un rôle
idéologique important – comme celui de la bonne
mère. L’image de soi qui se cache derrière
est liée à des expériences historiques
profondément ancrées qui peuvent marquer de
manières très différentes les états
d’esprit nationaux. Ainsi en France le rôle de
l’État comme instance d’éducation
est vu de manière positive depuis le siècle
des lumières – tandis qu’en Allemagne,
tout à fait dans la tradition du repli sur soi, et
marqué par les expériences liées au national-socialisme,
on flaire tout de suite l’endoctrinement totalitaire
derrière les possibilités de prise en charge
et d’éducation offertes par l’État.
Cette manière de pensée s’est imposée
jusque dans la langue : des concepts tels que ‘Rabenmutter’
[1] (pour une femme qui
exerce une activité professionnelle et qui néglige
soi-disant ses enfants) « Schlüsselkinder »
[2] (pour les enfants qui
rentrent à la maison quand leurs parents travaillent
encore) ou « Fremdbetreuung » [3]
(pour le fait que des jardins d’enfants ou des nourrices
s’occupent des enfants) en sont des exemples typiques.
En
Allemagne de l’Ouest il a été longtemps
incontesté que l’éducation et les soins
aux enfants devaient être avant tout une tâche
privée et non pas d’État. Logiquement
les écoles et les prises en charge des enfants à
mi-temps sont toujours la règle générale.
L’État part du principe que maman prépare
le repas du midi. C’est seulement avec la réunification
avec l’Allemagne de l’Est qui était beaucoup
mieux pourvu de ce point de vue, que des discussions politiques
se sont développées pour savoir dans quelle
mesure un tel système était lié au faible
taux de fécondité. Les statistiques montrent
que ce sont justement les couples ayant fait des études
supérieures qui repoussent le moment de fonder une
famille ou tout simplement ne font pas du tout d’enfants.
Dans les conditions proposées, ils ne voient pas beaucoup
de chances de pouvoir équilibrer vie professionnelle
et vie privée.
2)
Ce qui est intéressant, c’est que c’est
dans cette Allemagne rétrograde, une sorte de ‘pays
sous-développé’ en matière d’éducation
et de prise en charge des enfants, que l’on discute
relativement beaucoup de ce que l’on appelle les ‘nouveaux
pères’. Une raison de ceci est tout simplement
que l’état de la prise en charge des enfants
est complètement catastrophique – surtout pour
les enfants avant 3 ans et pour les enfants en âge scolaire.
Face à cela les femmes ne font pas seulement appel
à l’État, mais aussi à leur partenaire.
L’orientation plus forte des femmes vers une activité
professionnelle – qui est encore nettement inférieure
à celle des pays scandinaves par exemple – ne
correspond pas à une orientation aussi marquée
des hommes vers une activité familiale. Toutefois à
l’heure actuelle 5% des personnes qui font une ‘Babypause’
sont des hommes – il y a quelques années, ils
n’étaient que moins de 2%. Ces faibles taux ne
sont pas étonnants au vu des conditions : Jusqu’à
maintenant l’État paie une allocation parentale
d’éducation de 300 € par mois qui en outre
est rapidement plafonnée en fonction des revenus. Ceci
n’est pas très intéressant pour la plupart
des hommes et aussi pour les femmes ayant de bons revenus.
Il s’agit plutôt d’une sorte de prime pour
que les mères sans grande qualification restent à
la maison.
Le
nouveau gouvernement fédéral veut introduire
maintenant une allocation parentale sur le modèle suédois
sur la base d’une allocation de remplacement du salaire
à hauteur des deux tiers du dernier salaire perçu
– ainsi qu’un droit individuel des pères
à deux ‘mois des pères’ qui sont
annulés si les hommes n’en profitent pas. Les
réactions, surtout de la presse conservatrice, sont
en conséquence critiques. Lors d’une émission
d’information un animateur a très sérieusement
demandé à la ministre responsable – une
chrétienne-démocrate d’ailleurs qui a
toujours travaillé et a tout de même sept enfants
– si elle avait l’intention de faire rentrer les
hommes à la maison à coups de fouet. Non seulement
du point de vue psychanalytique, ceci éclaire de manière
intéressante ce qui se passe dans la tête de
ces hommes qui manipulent l’opinion. Quand les privilèges
liés aux propres conceptions de la vie sont remis en
cause, les rédacteurs en chef allemands ne plaisantent
plus. Après tout, la plupart d’entre eux ont
eux-mêmes une femme à la maison qui ménage
leurs arrières et dont ils parlent avec enthousiasme,
les appelant le ‘manager de la famille’.
Une
deuxième raison pour laquelle l’émancipation
des hommes est un thème en Allemagne est la relativement
haute disposition à remettre en question les rôles
des sexes – une conséquence des nouveaux mouvements
féministes des années 70. Il serait exagéré
de parler d’un mouvement ‘masculiniste’,
mais il est indéniable que surtout les générations
jeune et moyenne d’hommes ont réagi aux changements
chez les femmes – plus fortement, je pense, qu’en
France par exemple. Ainsi, d’après des recherches
sur l’embauche, deux tiers des hommes allemands se voient
non seulement comme soutien de famille, mais aussi comme éducateur
de leurs enfants. C’est intéressant pour notre
sujet, car de là naît un grand besoin de maintenir
en équilibre la profession et la famille. Les jeunes
salariés hommes – les cadres aussi – ne
se contentent plus d’une élégante voiture
de fonction ou de somptueux voyages. Ils recherchent aussi
un équilibre privé dans leurs relations avec
leur partenaire, leurs enfants et leurs autres intérêts.
Ce n’est pour rien qu’une étude que le
syndicat des services ver.di avait commandée, s’appelle
« Les hommes aussi ont des problèmes de conciliation.
»
3)
J’en arrive ainsi à mon troisième point
: Dans quelle mesure les syndicats s’engagent-ils sur
ce sujet ? Dans un de mes livres j’ai caractérisé
les syndicats comme des ‘confédérations
d’hommes’, comme des associations lobbyistes d’ouvriers
qualifiés dont le souci est que leur clientèle
principale masculine puisse rapporter à la maison un
salaire pour toute la famille. « La femme du sidérurgiste
n’a pas besoin de travailler », ce slogan témoigne
de la fierté du soutien de famille prolétarien
du milieu du siècle dernier. Pendant longtemps le changement
dans les rôles des sexes ne préoccupait pas beaucoup
les syndicats allemands. Bien au contraire, ils se comportaient
sur cette question comme des organisations conservatrices
qui refoulaient les intérêts des femmes dans
des commissions spéciales, les marginalisant ainsi.
Cela change depuis la fin des années 90 grâce
au nouvel instrument du gender mainstreaming.
Le
syndicat des services déjà mentionné
qui est le résultat de la fusion de cinq anciens syndicats
par secteurs professionnels, a directement intégré
le principe du gender mainstreaming dans ses statuts constitutifs.
Il existe des délégués au gender à
tous les niveaux de la hiérarchie et dans les unions
régionales, on essaie aussi d’y examiner les
conventions collectives et les autres accords du point de
vue du gender. On trouve des initiatives semblables dans les
autres syndicats. Le syndicat des services ver.di s’est
en outre affirmé par un projet spécial pour
les pères. Par des réunions et des études
scientifiques, ont été déterminées
les marges dont les hommes disposent dans le milieu de l’entreprise
s’ils cherchent à équilibrer leur vie
professionnelle et privée. Un résultat frappant
a été que les hommes prêts à des
changements ne trouvent pratiquement pas d’interlocuteurs
au sein des comités d’entreprise et des instances
représentatives du personnel pour défendre leurs
intérêts. Les « nouveaux pères »
s’organisent plutôt par leurs propres moyens et
sans structure officielle ou même hors du monde du travail
dans des réseaux régionaux qui ont vu le jour
ces dernières années dans plusieurs grandes
villes d’Allemagne.
4)
J’en arrive à ma conclusion et à un bilan
plutôt optimiste. Le thème de cette conférence,
l’équilibre de la vie professionnelle et privée
pour les deux sexes – non seulement pour les femmes
– est aujourd’hui beaucoup plus présent
dans les débats publics qu’il y a dix ans par
exemple. Lorsque j’ai publié en 1996 mon premier
livre sur les ‘hommes entre profession et famille’,
j’étais alors un pionnier et un farfelu. Entre-temps
beaucoup de propositions qui paraissaient alors utopistes,
sont maintenant courantes. En raison de la situation démographique,
on discute enfin d’une attitude favorable aux familles
dans les entreprises. Car c’est non seulement la société
dans son ensemble, mais chaque employeur, qui a économiquement
intérêt à long terme à ce que la
compatibilité entre les différents domaines
de la vie soit améliorée – s’il
veut garder dans son entreprise les employés ayant
une bonne formation.
Aujourd’hui
les hommes aussi bien que les femmes reconnaissent le sérieux
et l’importance de leur profession, mais aussi d’autres
choses : leur famille et leurs intérêts privés.
Des propositions des entreprises telles que le travail à
temps partiel ou le ‘Vertrauensarbeitszeit’ [4]
peuvent élargir les marges de manœuvres. Les hommes
justement peuvent ainsi trouver un meilleur équilibre
entre la profession et le privé – tout simplement
déjà parce qu’étant techniquement
soutenus, ils peuvent accomplir plus de tâches depuis
la maison. Le fait que, dans la société de l’information,
le travail salarié et le temps libre se rapprochent
à nouveau et même se mêlent, fait bouger
les rapports entre les sexes et la répartition du travail
dans la vie privée. Ainsi dans le meilleur des cas,
un espace peut être crée pour des manières
de vivre et des projets de rôles des sexes individuellement
adaptés.
Le
travail salarié n’est justement pas en opposition
avec la vieille utopie de la « bonne vie » –
une vie bien remplie, que les êtres humains peuvent
eux-mêmes organiser, – mais il en fait partie.
La société industrielle a éloigné
l’activité rémunérée de
la vie, l’a réduite au fait de simplement gagner
de l’argent, et elle a mis les hommes dans le monde
des fabriques et des bureaux et les femmes dans le monde de
la famille et du chez-soi. C’était l’ancien
équilibre du travail et de l’amour : des rapports
clairs, mais aussi des rôles bien arrêtés.
Ces structures autrefois figées sont aujourd’hui
plus embrouillées, mais elles sont aussi devenues négociables.
Le
sujet de la conciliation de la profession et de la famille
– et non pas tant le sujet du gender – se trouve
entre-temps au centre de la politique. Le sujet des ‘pères’
est encore marginal, mais ici aussi, malgré tout le
scepticisme de certaines femmes, il y a des débuts
de changement, de jeunes plantes délicates d’un
mouvement masculin qu’il faut arroser avec soin. Peut-être
ne s’agit-il justement pas tant pour les hommes dans
l’équilibre de la vie professionnelle et privée
d’une conciliation harmonieuse que de décisions,
de compromis personnels biographiques : de refuser par exemple
un travail qui nécessite de passer deux heures supplémentaires
sur les autoroutes parce qu’alors on ne voit plus ses
enfants que le week-end. Ou il s’agit d’avoir
le courage de dire parfois aussi à son chef : «
Ça peut attendre jusqu’à demain parce
qu’aujourd’hui je veux être à 16
heures à la fête pour l’anniversaire de
mon enfant. » Je termine sur cet appel au courage de
chacun – les conditions de base aussi doivent en outre
naturellement s’améliorer – je vous remercie
pour votre attention.
Publications
du conférencier :
* Hauptsache Arbeit? - Männer zwischen Beruf und Familie
(avec Dieter Schnack), Rowohlt Verlag, Reinbek 1996, nouvelle
édition de poche 1998.
* Vater, Sohn und Männlichkeit (entre autre avec Wassilios
Fthenakis), Tyrolia Verlag, Innsbruck/Vienne 2001.
* Gutesleben.de - Die neue Balance von Arbeit und Liebe, Klett-Cotta
Verlag, Stuttgart 2002.
* Die Krise der Kerle - Männlicher Lebensstil und der
Wandel der Arbeitsgesellschaft, LIT-Verlag, Münster 2004.
[1]
mère-corbeau = mauvaise mère
[2]
Enfants à clé
[3]
Prise en charge par des étrangers
[4]
Temps de travail en auto-gestion (sans quota d'heures à
remplir) sur une base de confiance.
