
La conciliation des temps en France
Peggy Buhagiar
Chef de projet Bureau des Temps
peggy.buhagiar@paris.fr
Les
politiques temporelles aujourd’hui en France sont fondées
sur l’idée que les habitants d’une ville
ont tous des rythmes de vie différents, et ces différences
peuvent engendrer ou creuser parfois des inégalités
en raison d’une accessibilité aux services de
la ville qui peut être compromise. L’objectif
du Bureau des Temps de la Ville de Paris est d’analyser
les décalages entre les rythmes de vie des parisiens
et les services offerts par la ville afin de mieux adapter
ces services aux rythmes de vie des gens et d’apporter
des solutions concrètes pour faciliter l’accès
aux services de la ville. Des réflexions et des actions
sont menées sur la conciliation des temps, et le Bureau
des Temps est en lien étroit avec l’Observatoire
de l’égalité Femmes/Hommes de la Ville
de Paris sur ce thème.
Quelques
éléments historiques français pour resituer
le débat de la conciliation des temps :
Dès
les années 70, les politiques publiques françaises
ont développé des équipements pour la
petite enfance de 0 à 6 ans, pour accompagner l’arrivée
massive des femmes sur le marché du travail. Les crèches
collectives se sont multipliées. Dans les années
80, avec la crise de l’emploi, les pouvoirs publics
ont encouragé les modes de garde à domicile
par des déductions fiscales pour favoriser l’embauche
de personnel à domicile.
Ces
mesures ont abouti à des conséquences particulièrement
remarquables en comparaison avec le reste de l’Europe.
Les femmes françaises combinent aujourd’hui un
taux d’activité de 80% entre 20 et 50 ans (dont
70% à plein temps) et un taux de fécondité
parmi les premiers d’Europe.
Un
paradoxe subsiste dans les politiques publiques en matière
d’égalité :
-
Des modes d’accueil sont offerts, et des politiques
des temps de la ville permettent de mieux adapter les services
de la ville aux besoins des usagers, grâce aux bureaux
des temps qui créent de la concertation entre tous
les acteurs concernés de la ville.
-
Mais des mesures sont prises et qui vont à l’encontre
de l’articulation des temps et de l’égalité
professionnelle, telle que l’allocation parentale d’éducation
(l’APE) qui propose un revenu de 741euros à un
des parents qui souhaite cesser son activité pour élever
son enfant pendant les 3 premières années. Or
rien n’est fait pour inciter les pères à
prendre ce congé. Les femmes bénéficiant
le plus souvent du plus bas salaire dans le foyer, renoncent
à leur emploi pour bénéficier de ce type
d’aides. (98 % sont des femmes, 2% sont des hommes).
Or cette mesure a de lourdes conséquences négatives
en terme de reprise du travail à l’issue de cette
période. Bon nombre de femmes restent ensuite inactives.
Par
ailleurs, le temps partiel largement développé
dans les années 90, n’a jamais eu un objectif
de conciliation des temps sociaux mais de réduction
du chômage galopant en France. Or ce mode de travail
est aujourd’hui le plus souvent à horaires atypiques,
très loin d’être adapté aux contraintes
familiales. Si l’on veut tendre vers plus d’égalité
entre les femmes et les hommes et si les pouvoirs publics
souhaitent aider les femmes et les hommes à mieux concilier
les différents temps sociaux, un des objectifs pourrait
être de limiter le temps partiel à horaires «
contraints ».
L’arrivée
des 35h :
Depuis
l’arrivée des 35h de travail hebdomadaire en
France, 39% des bénéficiaires considèrent
que cela à améliorer leur conciliation entre
vie professionnelle et « vie familiale », cette
expression ne se réduisant pas à la seule présence
d’enfants. Mais pour 46% cela n’a rien changé,
et pour 15%, cela a même détérioré
cette conciliation.
Quand
on interroge les français sur l’impact des 35h
sur leur vie professionnelle et familiale, les réponses
les plus fréquentes sont du type « ça
a dégradé la qualité de travail, par
contre j’ai une amélioration de ma qualité
de vie personnelle. ». Pour 30% des salariés,
la mise en place des 35h est responsable d’une dégradation
des conditions et de la charge de travail, et en particulier
pour les cadres, les employés de commerce et les salariés
aux horaires atypiques.
Ce
sont les femmes travaillant à temps complet avec de
jeunes enfants qui déclarent le plus souvent tirer
un bénéfice organisationnel avec les 35h de
travail par semaine, mais seulement quand elles peuvent choisir
leur moment de RTT. Elles en profitent le plus souvent pour
réaliser des tâches domestiques à la place
du week-end, qui deviennent encore plus invisibles aux yeux
des membres de la famille en activités extérieures.
Elles prennent souvent une fois sur 2 le mercredi. Dans tous
les cas, l’objectif est de passer plus de temps avec
les enfants.
Rappelons
qu’en France, les mères consacrent deux fois
plus de temps aux activités domestiques et aux enfants
que les pères, alors qu’elles sont 80% à
travailler entre 20 et 50 ans. En revanche, les hommes s’accordent
1/2h de loisirs supplémentaires par jour par rapport
aux femmes.
Malgré
la spécificité de la France avec les 35h, il
existe des évolutions massives dans la manière
de travailler aujourd’hui, qui ne sont pas spécifiques
à la France.
Ces
tendances sont inhérentes à la notion de Flexibilité
du travail :
-
L’imprévisibilité des temps de travail
: un tiers des salariés ne connaissent pas leurs horaires
de travail plus une semaine à l’avance, et souvent
beaucoup moins.
-
L’irrégularité : un salarié sur
deux a des horaires alternants et souvent à court terme
(changement d’horaires d’une semaine sur l’autre)
-
Les horaires décalés : plus de la moitié
des salariés travaillent régulièrement
ou occasionnellement la nuit, le samedi ou le dimanche.
Or
ces horaires changeants ou décalés sont ceux
qui posent le plus de problèmes dans l’articulation
des temps.
D’autres
éléments participent aux changements dans l’organisation
du travail :
-
L’autonomie dans le travail, qui passe par la gestion
et la répartition de ses horaires de travail, pourrait
laisser penser qu’elle permet de mieux concilier vie
privée et vie professionnelle. Or il n’en est
rien. Ceux qui sont les plus autonomes dans la gestion de
leur temps de travail, ont également des horaires irréguliers,
imprévisibles et lourds. Ils travaillent aussi occasionnellement
en horaires décalés la nuit ou le week-end.
La liberté d’intervenir dans la gestion du temps
de travail pousse plutôt les salariés à
allonger leur temps de travail, et rend des situations de
vie peu confortables.
-
La densification du travail, avec peu de place aux événements
imprévus, associé à un calcul du nombre
de salariés au plus juste, donne le sentiment de ne
travailler que dans l’urgence. Le travail qui s’organise
de plus en plus par projet entraîne une mesure du travail
plutôt à la tâche qu’au temps passé
au travail, ce qui a tendance à densifier également
le travail.
Du
côté de la sphère vie privée, les
services collectifs sont considérés comme mal
adaptés par 50 % des salariés. Les horaires
d’école et les rythmes scolaires sont également
peu en adéquation avec le rythme professionnel pour
20 % des parents, et les horaires des crèches posent
des problèmes à 30 % des jeunes parents. Cependant,
très peu de salariés trouvent leurs horaires
de travail mal adaptés : les problèmes se situent
donc dans l’articulation des temps sociaux, la souplesse
entre les frontières, et l’harmonisation avec
les horaires du conjoint, quand il y en a un...
Arrangements
et attentes des salariés interrogés dans le
cadre des enquêtes Chronospost / Ipsos[1]
:
Pour
l’instant, les arrangements dégagés par
les individus au quotidien pour concilier vie professionnelle
et vie privée sont de l’ordre de la perméabilité
informelle des 2 sphères. Il s’agit d’ouvrir
les portes de la maison au travail et d’ouvrir les fenêtres
de l’entreprise à la vie privée, aussi
bien pour les hommes que pour les femmes.
Mais
dans l’idéal, pour concilier vie privée
et vie professionnelle :
-
40% des salariés souhaiteraient déléguer
les tâches ménagères à une tierce
personne,
-
36% voudraient modifier leurs horaires de travail,
-
35% aimeraient disposer de services ou de facilités
sur leur lieu de travail,
-
33% plébiscitent le télétravail, dont
49% de femmes,
-
26% voudraient modifier les horaires de travail de leur conjoint
et/les rythmes scolaires.
Globalement,
les attentes vont plutôt dans le sens d’une souplesse
dans l’organisation du temps de travail en fonction
de leurs contraintes personnelles, et non de celles de l’employeur.
L’arbitrage
et le renoncement :
Les
femmes sont plus souvent amener à renoncer à
avoir des activités pour elles-mêmes, et parfois
vont jusqu’à renoncer à avoir un enfant
ou à différer de façon significative
le moment de la conception. Ces femmes estiment qu’une
modification de leurs horaires de travail mais surtout une
plus grande disponibilité du conjoint leur permettraient
de mieux articuler leur vie professionnelle et leur vie privée.
Réfléchir
de façon sexuée sur la conciliation des temps
sociaux permet de s’interroger davantage sur la contribution
des hommes dans la sphère privée, et d’étaler
dans un débat public ce qui relève encore trop
de petits arrangements privés aujourd’hui. Il
est temps de « laver son linge sale en public »,
pour que le débat sorte de la sphère privée
et des conflits conjugaux que cela génère.
Aujourd’hui,
nous avons pris conscience de la nécessité de
se tourner vers les hommes si l’on veut faire progresser
les conditions de vie en matière de conciliation.
Deux
constats nous amène à nous poser des questions
:
-
Des hommes souhaitent consacrer plus de temps à leur
famille, et à leurs enfants en particulier. A ce sujet,
la valeur « famille » semble détrôner
petit à petit la valeur « travail ».
-
Par ailleurs, les femmes sont plus souvent amener à
renoncer à des éléments de leur vie pour
concilier vie privée et vie professionnelle : leurs
loisirs, leur vie sociale, associative et militante, mais
aussi une partie de leur carrière.
Si
dans l’idéal les hommes s’investissent
un jour autant que les femmes dans la sphère privée,
au niveau des tâches domestiques, de l’éducation
et du soin des enfants, ils seront plus souvent amener aussi
à faire des arbitrages entre vie professionnelle et
vie privée, et ils auront parfois à renoncer
à des activités au sein même de leur vie
privée. La conciliation des temps entre hommes et femmes
passe certes par le partage des tâches mais aussi par
« le partage du renoncement ». Pour montrer cet
état de fait de façon plus positive, la perception
de l’éducation des enfants et des tâches
ménagères doit pouvoir évoluer aux yeux
des hommes afin qu’ils puissent « choisir »
ces activités demain plutôt que d’autres
aujourd’hui… Difficile de ne pas parler de renoncement.
Il
serait enrichissant de réinterroger les hommes d’aujourd’hui
pour mesurer quel est leur degré de motivation à
se mettre dans cette perspective de nouvel arbitrage, voire
de renoncement.
Le
renoncement ne se produit pas seulement dans l’arbitrage
des activités au quotidien. Il se situe aussi au niveau
de l’image sociale et professionnelle que chaque individu
renvoie.
Or
les hommes sont-ils prêts à abandonner certaines
images dont ils bénéficient aujourd’hui
telles que de paraître toujours plus disponibles et
plus investis que les femmes aux yeux de leur employeur ?
Comment arriver à abandonner ces images sans se sentir
dépossédé, sans contrepartie forte en
terme de construction identitaire ?
Il
est indispensable de se demander quels peuvent être
les freins et les motivations des hommes, pères ou
non, à tenter un rééquilibrage des temps
sociaux avec leur conjointe. Peu d’études ont
été menées sur le sujet. Ne négligeons
pas non plus une dimension culturelle de défense des
rôles au sein des couples : les femmes aussi ne sont
pas toujours d’accord pour partager leur rôle
de parent nourricier et protecteur surtout auprès du
bébé. Elles défendent encore parfois
territoires dans la sphère domestique et du soin de
l’enfant. Une comparaison intergénérationnelle
est indispensable sur ce type de sujet.
La
sphère professionnelle a un rôle majeur a jouer
dans le processus d’acceptation d’un nouveau visage
du salarié masculin, qui pourrait refuser une réunion
à 17h, pour aller chercher ses enfants à l’école,
ou qui pourrait simplement quitter son poste si son enfant
était malade, sans être montré du doigt
et remis en question dans ses performances professionnelles.
Expérimentations
dans le domaine de la conciliation vie professionnelle, vie
privée :
Le
programme Equal a favorisé de nombreuses expérimentations
françaises qui sont répertoriées dans
le cahier Racine sur Internet pour la période 2001-2004.
Par
thème, elles ont porté sur :
-
l’articulation des temps dans les entreprises
-
les services à la personne ou à la famille
-
le maillage territorial, et le lien entre temps et territoire
-
la notion de parcours d’insertion et de réinsertion.
Les
expérimentations du Bureau des Temps de la Mairie de
Paris :
De
façon locale, pour améliorer la vie des parisiennes
et des parisiens, la mairie de Paris a créé
en 2002 un Bureau des temps chargé d’analyser
les décalages entre les rythmes de vie des parisiens
et les services offerts par la ville afin de mieux adapter
ces services aux rythmes de vie des gens et d’apporter
des solutions concrètes pour faciliter la vie des parisiennes
et parisiens.
Concernant
les familles, cette politique vise à améliorer
leur vie quotidienne en leur permettant de mieux articuler
leurs temps de vie, mais elle comporte également des
enjeux éducatifs concernant le temps des enfants et
des adolescents et notamment celui qui s’intercalent
entre le temps scolaire et le retour des parents.
Méthode
du bureau des temps :