Conférence du 6 et 7 férier (Bruxelles)
 


La conciliation des temps en France

 

Peggy Buhagiar
Chef de projet Bureau des Temps

peggy.buhagiar@paris.fr

Les politiques temporelles aujourd’hui en France sont fondées sur l’idée que les habitants d’une ville ont tous des rythmes de vie différents, et ces différences peuvent engendrer ou creuser parfois des inégalités en raison d’une accessibilité aux services de la ville qui peut être compromise. L’objectif du Bureau des Temps de la Ville de Paris est d’analyser les décalages entre les rythmes de vie des parisiens et les services offerts par la ville afin de mieux adapter ces services aux rythmes de vie des gens et d’apporter des solutions concrètes pour faciliter l’accès aux services de la ville. Des réflexions et des actions sont menées sur la conciliation des temps, et le Bureau des Temps est en lien étroit avec l’Observatoire de l’égalité Femmes/Hommes de la Ville de Paris sur ce thème.

Quelques éléments historiques français pour resituer le débat de la conciliation des temps :

Dès les années 70, les politiques publiques françaises ont développé des équipements pour la petite enfance de 0 à 6 ans, pour accompagner l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Les crèches collectives se sont multipliées. Dans les années 80, avec la crise de l’emploi, les pouvoirs publics ont encouragé les modes de garde à domicile par des déductions fiscales pour favoriser l’embauche de personnel à domicile.

Ces mesures ont abouti à des conséquences particulièrement remarquables en comparaison avec le reste de l’Europe. Les femmes françaises combinent aujourd’hui un taux d’activité de 80% entre 20 et 50 ans (dont 70% à plein temps) et un taux de fécondité parmi les premiers d’Europe.

Un paradoxe subsiste dans les politiques publiques en matière d’égalité :

- Des modes d’accueil sont offerts, et des politiques des temps de la ville permettent de mieux adapter les services de la ville aux besoins des usagers, grâce aux bureaux des temps qui créent de la concertation entre tous les acteurs concernés de la ville.

- Mais des mesures sont prises et qui vont à l’encontre de l’articulation des temps et de l’égalité professionnelle, telle que l’allocation parentale d’éducation (l’APE) qui propose un revenu de 741euros à un des parents qui souhaite cesser son activité pour élever son enfant pendant les 3 premières années. Or rien n’est fait pour inciter les pères à prendre ce congé. Les femmes bénéficiant le plus souvent du plus bas salaire dans le foyer, renoncent à leur emploi pour bénéficier de ce type d’aides. (98 % sont des femmes, 2% sont des hommes). Or cette mesure a de lourdes conséquences négatives en terme de reprise du travail à l’issue de cette période. Bon nombre de femmes restent ensuite inactives.

Par ailleurs, le temps partiel largement développé dans les années 90, n’a jamais eu un objectif de conciliation des temps sociaux mais de réduction du chômage galopant en France. Or ce mode de travail est aujourd’hui le plus souvent à horaires atypiques, très loin d’être adapté aux contraintes familiales. Si l’on veut tendre vers plus d’égalité entre les femmes et les hommes et si les pouvoirs publics souhaitent aider les femmes et les hommes à mieux concilier les différents temps sociaux, un des objectifs pourrait être de limiter le temps partiel à horaires « contraints ».

L’arrivée des 35h :

Depuis l’arrivée des 35h de travail hebdomadaire en France, 39% des bénéficiaires considèrent que cela à améliorer leur conciliation entre vie professionnelle et « vie familiale », cette expression ne se réduisant pas à la seule présence d’enfants. Mais pour 46% cela n’a rien changé, et pour 15%, cela a même détérioré cette conciliation.

Quand on interroge les français sur l’impact des 35h sur leur vie professionnelle et familiale, les réponses les plus fréquentes sont du type « ça a dégradé la qualité de travail, par contre j’ai une amélioration de ma qualité de vie personnelle. ». Pour 30% des salariés, la mise en place des 35h est responsable d’une dégradation des conditions et de la charge de travail, et en particulier pour les cadres, les employés de commerce et les salariés aux horaires atypiques.

Ce sont les femmes travaillant à temps complet avec de jeunes enfants qui déclarent le plus souvent tirer un bénéfice organisationnel avec les 35h de travail par semaine, mais seulement quand elles peuvent choisir leur moment de RTT. Elles en profitent le plus souvent pour réaliser des tâches domestiques à la place du week-end, qui deviennent encore plus invisibles aux yeux des membres de la famille en activités extérieures. Elles prennent souvent une fois sur 2 le mercredi. Dans tous les cas, l’objectif est de passer plus de temps avec les enfants.

Rappelons qu’en France, les mères consacrent deux fois plus de temps aux activités domestiques et aux enfants que les pères, alors qu’elles sont 80% à travailler entre 20 et 50 ans. En revanche, les hommes s’accordent 1/2h de loisirs supplémentaires par jour par rapport aux femmes.

Malgré la spécificité de la France avec les 35h, il existe des évolutions massives dans la manière de travailler aujourd’hui, qui ne sont pas spécifiques à la France.

Ces tendances sont inhérentes à la notion de Flexibilité du travail :

- L’imprévisibilité des temps de travail : un tiers des salariés ne connaissent pas leurs horaires de travail plus une semaine à l’avance, et souvent beaucoup moins.

- L’irrégularité : un salarié sur deux a des horaires alternants et souvent à court terme (changement d’horaires d’une semaine sur l’autre)

- Les horaires décalés : plus de la moitié des salariés travaillent régulièrement ou occasionnellement la nuit, le samedi ou le dimanche.

Or ces horaires changeants ou décalés sont ceux qui posent le plus de problèmes dans l’articulation des temps.

D’autres éléments participent aux changements dans l’organisation du travail :

- L’autonomie dans le travail, qui passe par la gestion et la répartition de ses horaires de travail, pourrait laisser penser qu’elle permet de mieux concilier vie privée et vie professionnelle. Or il n’en est rien. Ceux qui sont les plus autonomes dans la gestion de leur temps de travail, ont également des horaires irréguliers, imprévisibles et lourds. Ils travaillent aussi occasionnellement en horaires décalés la nuit ou le week-end. La liberté d’intervenir dans la gestion du temps de travail pousse plutôt les salariés à allonger leur temps de travail, et rend des situations de vie peu confortables.

- La densification du travail, avec peu de place aux événements imprévus, associé à un calcul du nombre de salariés au plus juste, donne le sentiment de ne travailler que dans l’urgence. Le travail qui s’organise de plus en plus par projet entraîne une mesure du travail plutôt à la tâche qu’au temps passé au travail, ce qui a tendance à densifier également le travail.

Du côté de la sphère vie privée, les services collectifs sont considérés comme mal adaptés par 50 % des salariés. Les horaires d’école et les rythmes scolaires sont également peu en adéquation avec le rythme professionnel pour 20 % des parents, et les horaires des crèches posent des problèmes à 30 % des jeunes parents. Cependant, très peu de salariés trouvent leurs horaires de travail mal adaptés : les problèmes se situent donc dans l’articulation des temps sociaux, la souplesse entre les frontières, et l’harmonisation avec les horaires du conjoint, quand il y en a un...

Arrangements et attentes des salariés interrogés dans le cadre des enquêtes Chronospost / Ipsos[1] :

Pour l’instant, les arrangements dégagés par les individus au quotidien pour concilier vie professionnelle et vie privée sont de l’ordre de la perméabilité informelle des 2 sphères. Il s’agit d’ouvrir les portes de la maison au travail et d’ouvrir les fenêtres de l’entreprise à la vie privée, aussi bien pour les hommes que pour les femmes.

Mais dans l’idéal, pour concilier vie privée et vie professionnelle :

- 40% des salariés souhaiteraient déléguer les tâches ménagères à une tierce personne,

- 36% voudraient modifier leurs horaires de travail,

- 35% aimeraient disposer de services ou de facilités sur leur lieu de travail,

- 33% plébiscitent le télétravail, dont 49% de femmes,

- 26% voudraient modifier les horaires de travail de leur conjoint et/les rythmes scolaires.

Globalement, les attentes vont plutôt dans le sens d’une souplesse dans l’organisation du temps de travail en fonction de leurs contraintes personnelles, et non de celles de l’employeur.

L’arbitrage et le renoncement :

Les femmes sont plus souvent amener à renoncer à avoir des activités pour elles-mêmes, et parfois vont jusqu’à renoncer à avoir un enfant ou à différer de façon significative le moment de la conception. Ces femmes estiment qu’une modification de leurs horaires de travail mais surtout une plus grande disponibilité du conjoint leur permettraient de mieux articuler leur vie professionnelle et leur vie privée.

Réfléchir de façon sexuée sur la conciliation des temps sociaux permet de s’interroger davantage sur la contribution des hommes dans la sphère privée, et d’étaler dans un débat public ce qui relève encore trop de petits arrangements privés aujourd’hui. Il est temps de « laver son linge sale en public », pour que le débat sorte de la sphère privée et des conflits conjugaux que cela génère.

Aujourd’hui, nous avons pris conscience de la nécessité de se tourner vers les hommes si l’on veut faire progresser les conditions de vie en matière de conciliation.

Deux constats nous amène à nous poser des questions :

- Des hommes souhaitent consacrer plus de temps à leur famille, et à leurs enfants en particulier. A ce sujet, la valeur « famille » semble détrôner petit à petit la valeur « travail ».

- Par ailleurs, les femmes sont plus souvent amener à renoncer à des éléments de leur vie pour concilier vie privée et vie professionnelle : leurs loisirs, leur vie sociale, associative et militante, mais aussi une partie de leur carrière.

Si dans l’idéal les hommes s’investissent un jour autant que les femmes dans la sphère privée, au niveau des tâches domestiques, de l’éducation et du soin des enfants, ils seront plus souvent amener aussi à faire des arbitrages entre vie professionnelle et vie privée, et ils auront parfois à renoncer à des activités au sein même de leur vie privée. La conciliation des temps entre hommes et femmes passe certes par le partage des tâches mais aussi par « le partage du renoncement ». Pour montrer cet état de fait de façon plus positive, la perception de l’éducation des enfants et des tâches ménagères doit pouvoir évoluer aux yeux des hommes afin qu’ils puissent « choisir » ces activités demain plutôt que d’autres aujourd’hui… Difficile de ne pas parler de renoncement.

Il serait enrichissant de réinterroger les hommes d’aujourd’hui pour mesurer quel est leur degré de motivation à se mettre dans cette perspective de nouvel arbitrage, voire de renoncement.

Le renoncement ne se produit pas seulement dans l’arbitrage des activités au quotidien. Il se situe aussi au niveau de l’image sociale et professionnelle que chaque individu renvoie.

Or les hommes sont-ils prêts à abandonner certaines images dont ils bénéficient aujourd’hui telles que de paraître toujours plus disponibles et plus investis que les femmes aux yeux de leur employeur ? Comment arriver à abandonner ces images sans se sentir dépossédé, sans contrepartie forte en terme de construction identitaire ?

Il est indispensable de se demander quels peuvent être les freins et les motivations des hommes, pères ou non, à tenter un rééquilibrage des temps sociaux avec leur conjointe. Peu d’études ont été menées sur le sujet. Ne négligeons pas non plus une dimension culturelle de défense des rôles au sein des couples : les femmes aussi ne sont pas toujours d’accord pour partager leur rôle de parent nourricier et protecteur surtout auprès du bébé. Elles défendent encore parfois territoires dans la sphère domestique et du soin de l’enfant. Une comparaison intergénérationnelle est indispensable sur ce type de sujet.

La sphère professionnelle a un rôle majeur a jouer dans le processus d’acceptation d’un nouveau visage du salarié masculin, qui pourrait refuser une réunion à 17h, pour aller chercher ses enfants à l’école, ou qui pourrait simplement quitter son poste si son enfant était malade, sans être montré du doigt et remis en question dans ses performances professionnelles.

Expérimentations dans le domaine de la conciliation vie professionnelle, vie privée :

Le programme Equal a favorisé de nombreuses expérimentations françaises qui sont répertoriées dans le cahier Racine sur Internet pour la période 2001-2004.

Par thème, elles ont porté sur :

- l’articulation des temps dans les entreprises

- les services à la personne ou à la famille

- le maillage territorial, et le lien entre temps et territoire

- la notion de parcours d’insertion et de réinsertion.

Les expérimentations du Bureau des Temps de la Mairie de Paris :

De façon locale, pour améliorer la vie des parisiennes et des parisiens, la mairie de Paris a créé en 2002 un Bureau des temps chargé d’analyser les décalages entre les rythmes de vie des parisiens et les services offerts par la ville afin de mieux adapter ces services aux rythmes de vie des gens et d’apporter des solutions concrètes pour faciliter la vie des parisiennes et parisiens.

Concernant les familles, cette politique vise à améliorer leur vie quotidienne en leur permettant de mieux articuler leurs temps de vie, mais elle comporte également des enjeux éducatifs concernant le temps des enfants et des adolescents et notamment celui qui s’intercalent entre le temps scolaire et le retour des parents.

Méthode du bureau des temps :

  • Mieux connaître les pratiques des familles : en réalisant des études, et un travail de terrain qui prend la forme de rencontres ou de concertations locales avec des acteurs locaux : des responsables d’équipements locaux, des associations...
  • Créer des expérimentations locales et ensuite les généraliser.

 

Les actions concrètes :

Dans le domaine de la conciliation des temps dans les familles, les travaux du Bureau des Temps ont mis en évidence la nécessité de mieux coordonner l’information des usagers :

1. Une meilleure information sur les services : modes de garde et loisirs

Le Bureau des Temps a créé une ligne téléphonique « fil Paris familles » pour permettre aux familles d’organiser le temps des enfants.
Il a également réalisé un guide des loisirs et du temps libre pour les enfants.

2. Rendre les services adaptés aux rythmes des parents en élargissant l’accueil des enfants de 0 à 3 ans :

L’objectif du bureau des temps et de prendre en compte les besoins des familles dans leur diversité : temps plein, temps partiel, horaires atypiques, recherche d’emploi...

Une dizaine de crèches collectives ou haltes garderie du secteur associatif accueillent déjà les enfants tôt le matin ou tard le soir et parfois le week-end. Trois nouvelles structures à horaires élargis ont été créées en 2004 dont la crèche franco-chinoise ouverte du lundi au vendredi de 7h30 à 20h30 et le samedi de 7h30 à 18h30.

Les 18 hôpitaux de l’assistance publique de Paris ont des crèches hospitalières ouvertes de 6h à 22h et le week-end pour leur personnel. Un partenariat avec la Ville de Paris permet d’ouvrir des places aux enfants du quartier dont les parents travaillent en horaires atypiques.

La troisième piste, c’est l’expérimentation d’un nouveau service : le service DOMINO. Ce mode de garde relais permet à des parents dont les contraintes horaires sont atypiques de faire une jonction entre leur mode de garde habituel et un complément de garde sur des horaires décalés. L’originalité de ce service est qu’il se fait à domicile. La mise en place de ce service s’accompagnera d’une évaluation qui sera menée par le Bureau des Temps.

Le nouveau règlement des crèches municipales prévoit des berceaux partagés : désormais il est possible d’accueillir des enfants à temps partiel, moins de quatre jours par semaine à certaines conditions et d’organiser l’occupation des berceaux de sorte qu’ils puissent profiter à plus d’un enfant.

Dans l’univers de l’entreprise, le Bureau des Temps travaille sur le développement de conciergerie d’entreprise : des services payés par l’entreprise dédiés aux salariés pour leur faciliter leur vie privée : service de livraison, de pressing, de baby-sitting…


[1] Toutes nos sources proviennent de 2 enquêtes : 2001 et 2003 : Chronopost/Institut Ipsos dont les résultats sont publiés et analysés dans les revues Tempos numérotées de 1 à 4.